Demeures de salauds - 5. La maison qui tue

Ténèbres (Tenebre, 1982) de Dario Argento

Malgré sa modernité, la maison de Ténèbres ressemble à un mausolée. La sacro-sainte transparence prônée par les modernistes est totalement absente de cette succession brute de cubes en béton décalés qui confère une apparence presque surréaliste au décor. Il s’agit pourtant d’une maison bien réelle, la villa Ronconi, conçue par Saverio Busiri Vici de 1970 à 1973, bel exemple du mouvement brutaliste italien dans la périphérie de Rome. Son apparence austère et peu accueillante est parfaitement adaptée dans le cadre d'un giallo, genre cinématographique transalpin des années 1960 à 1980 qui combine policier et horreur avec des tueurs à l’arme blanche qui découpent de jolies filles dénudées en petits morceaux.

À l’intérieur de la maison se trouve un couple de lesbiennes qu'un tueur dégénéré a décidé de châtier. Depuis l’extérieur, le point de vue de la caméra semble traduire celui du tueur, puis la caméra monte lentement tel un fantôme à la surface de la maison. Elle frôle tellement la façade qu’elle semble la humer en magnifiant les aspérités du béton brut, avant de passer par une fenêtre ouverte à l’intérieur de la villa. La mise en scène d’Argento met en valeur les particularités de la construction (matériaux / demi-niveaux / transparences), dédoublant par exemple le visage de la première victime par des reflets dans le vitrage du garde-corps.

 


The Neon Demon
(2016) de Nicolas Winding Refn

Avec ses meurtres atroces et souvent absurdes, dans des décors aussi soignés que fantasmagoriques, le giallo italien a influencé des metteurs en scène comme David Lynch et Nicolas Refn, lequel prône un cinéma autoréférentiel à la Tarantino. Son film The Neon Demon est un hommage affiché au cinéma de genre italien. L’industrie de la mode, qui doit sans cesse créer de nouvelles images esthétisantes, sert de toile de fond pour dénoncer l’envie, la jalousie et la concurrence impitoyable entre ses très jeunes mannequins. La fin assez grotesque qui combine meurtre, suicide et cannibalisme se situe à l’intérieur d’une maison contemporaine aux couleurs appuyées — référence manifeste aux images surréelles du giallo. Au-delà de la prédominance du sang, cette fin est provocante à plusieurs niveaux : par l’abstraction de l’espace (forme expressionniste du canapé d’angle, traitement visuel du mur de fond afin de séparer les personnages), par la mise en scène théâtrale de jeunes femmes qui reproduit une pietà de Michel-Ange et par cette tapisserie qui révèle, au deuxième coup d’œil, une multitude de croix gammées.


Lost Highway
(1997) de David Lynch

Lost Highway présente une autre maison-mausolée qui combine l’inquiétante austérité de son extérieur avec une manifeste présence du mal en son sein. Une série de courriers étranges déstabilise le couple qui y habite. La villa passe du statut de forteresse protectrice à celui de prison sans échappatoire quand le couple prend conscience du fait que les messages viennent d'une personne qui a un accès permanent à leur foyer. Les lents travellings dans les pièces vides suggèrent la présence maléfique qui influence et transforme le héros, lequel n’arrive plus à contrôler ses excès de jalousie et de suspicion envers sa compagne et finit par la tuer sauvagement, dans un moment de folie incontrôlée.


American Psycho
(2000) de Marry Harron / Millénium : Les hommes qui n'aimaient pas les femmes (The Girl with the Dragon Tattoo, 2011) de David Fincher

Un tel carnage fait beaucoup de désordre, et l'on passe ensuite un bon moment à nettoyer. Le héros d'American Psycho, golden boy à Wall Street le jour et serial killer la nuit, connaît bien ce problème : avant de sortir la hache, il protège soigneusement ses meubles avec des tissus et son sol avec des morceaux de papier journal collés les uns aux autres.

Le serial killer sophistiqué de Millénium est encore plus intelligent, puisqu’il a aménagé une chambre de torture souterraine bien agencée, avec carrelage facilement lavable et siphon de sol pour évacuer le sang. Ainsi, au rez-de-chaussée, les murs, le sol et le mobilier d’un blanc immaculé restent à tout moment beaux et présentables.


Auteur : Patrick T. Klein, architecte. Ciclic, 2018.

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