La Complainte du sentier

La mort en ce jardin

Le 27 octobre 1952, dans une extrême modestie de moyens, le Bengali Satyajit Ray entama le tournage de son premier film, La Complainte du sentier (Pather Panchali), à une centaine de kilomètres de Calcutta, sa ville natale. Le film ne devait être achevé qu'en 1955.

Ray commença le tournage par la scène où le petit Apu et sa grande sœur Durga s'éloignent de leur maison et découvrent des réalités nouvelles : des lignes à haute tension, puis le chemin de fer dont ils n'avaient jusqu'alors qu'entendu le sifflement, à distance, depuis la maison familiale. Vibrations mystérieuses d'une modernité qui soudain se révèle, aux yeux de ces enfants d'un monde encore rural, sous la forme d'un train en marche, et à coups de mouvements de caméra panoramiques, ces travellings du pauvre : étant donné le peu de moyens dont disposait le film, louer et installer des rails de travelling sur ce terrain accidenté était sans doute inenvisageable.

 

Les tournages en extérieur naturel ne sont pas sans risques : le lendemain de ce premier jour, lorsqu'il voulut continuer de filmer la scène, Ray constata que le champ de hautes herbes avait été dévasté par un troupeau. Étant donné les aléas de la réalisation du film, la scène ne put être retournée que deux ans plus tard, au même endroit.

Nature, morte

Dans le roman La Complainte du sentier de Bibhutibhushan Bandopadhyay, classique de la littérature bengalie dont le film est adapté, la découverte du train par Apu et Durga ne figure pas. Dans le film, cette scène est suivie d'une seconde découverte par les deux enfants : celle, dans la forêt, du cadavre d'Indir, leur tante âgée — or dans le roman la mort de celle-ci a lieu à un autre moment, au village et en présence d'adultes. C'est donc un choix affirmé de la part de Satyajit Ray que de faire succéder à cette préfiguration de la fin d'un monde rural traditionnel (le train, les lignes à haute tension) la mort du personnage qui, dans le récit, est le plus ancien représentant du monde en question, et d'inscrire les deux moments en pleine nature, avec des enfants pour témoins. Toutefois, lorsqu'on regarde le film, cette orientation concertée du sens ne s'impose pas au spectateur : toute la scène semble obéir au mouvement de la vie et au dévoilement de ses énigmes successives, sans une parole explicative (d'ailleurs, lorsqu'Apu en demande à sa grande sœur, il reste sans réponse).

 

À la vision du documentaire Himalaya, la terre des femmes, réalisé par l'ethnologue Marianne Chaud en 2007, il est difficile de ne pas songer à La Complainte du sentier, du fait de rapprochements possibles entre les deux films : une (relative) proximité géographique, le dénuement du monde décrit, son lien constant à la nature, l'importance accordée aux enfants et surtout l'un des êtres filmés — Rigzin, l'arrière-grand-mère, n'étant pas sans rappeler la vieille tante Indir du film de Ray. La dernière image de Rigzin, avant la révélation de son décès par le commentaire de la réalisatrice, la montre allongée dans l'herbe, accablée de fatigue, comme déjà morte.

Par comparaison rétrospective, et sans que cela n'enlève bien sûr rien aux qualités d'aventure individuelle et d'attention à des êtres géographiquement et culturellement éloignés dont témoigne le travail de Marianne Chaud, le commentaire off qui clôt l'extrait ci-dessus permet de mieux comprendre l'émotion spécifique que suscite la scène de La Complainte du sentier qui s'achève par la découverte du corps d'Indir dans la forêt. Même si le film de Satyajit Ray fut tourné dans des conditions de tournage proches du documentaire, il retint de la fiction cinématographique la capacité à ne pas forcément dire les choses ; en l'occurrence, à faire du « grand cycle de la vie, de la mort, de la nature, de l'individu et du cosmos » un accomplissement filmique né d'un montage de situations, d'attitudes, de mouvements et de surgissements successifs, plutôt qu'une considération philosophique et culturelle à énoncer explicitement.

 

Auteur : Jean-François Buiré. Ciclic, 2018.