Séance 2 : L'effet Koulechov

Matériel nécessaire

. un ordinateur
un vidéoprojecteur
.
 un écran, ou une surface sur laquelle on peut projeter des images
.
un appareil photo numérique.

Objectif de la séance

Il s’agit d'attirer l’attention des élèves sur ce qui, a priori, n'est pas pris en compte par les spectateurs : ce qui se passe « entre » les plans. La plupart des gens n'accordent que peu d’importance à ce qu’ils ne voient pas, ce qui est très compréhensibles. Mais si le tournage est déjà une interprétation du scénario, lors du montage on peut « réécrire » complètement un film. L’agencement des plans les uns par rapport aux autres est vecteur de sens : c’est ce que vise à montrer cette séance.


Une expérience légendaire

C’est au cinéaste et théoricien soviétique Lev Koulechov qu'on attribue la paternité d’une expérience devenue célèbre. Il faudrait plutôt parler d'un mythe cinématographique, car il n'y a aucune certitude quant à la réalité historique de cette expérience.

Au début des années 1920, Koulechov enseigne à l’Institut supérieur cinématographique d’État de Moscou. Le cinéma n’a qu'un quart de siècle : même s'il a déjà beaucoup évolué, ses codes et sa grammaire sont encore en devenir.

Selon la légende, Koulechov, devant un public de comédiens en formation, aurait montré à trois reprises le même plan d'un visage d'homme d'apparence en lui-même impassible, précédant à chaque fois un plan différent : une assiette de soupe, un enfant gisant dans un cercueil et une femme allongée lascivement sur un canapé. (Le contenu de ces trois plans varie selon les versions de la légende.) Bien que son visage fût denué d'expression particulière, les étudiants auraient conclu de ces trois montages que l'homme y exprimait successivement la faim, la tristesse et le désir.

Voici une tentative de reconstitution de cette expérience, trouvée sur Internet.

Comme l'écrit Vincent Pinel dans le Dictionnaire technique du cinéma (Armand Colin, 2012), ce mythe cinématographique est censé illustrer l'idée selon laquelle « le simple collage de deux images permet le surgissement d’un lien ou d’un sens, absents des images élémentaires ».

 

Observation d'images fixes

On montre aux élèves un ensemble d'images photographiques fixes les unes à la suite des autres, dans l'ordre présenté ci-dessous et sans pause marquée entre chacune d'elles.

Montage : sur l'image de gauche (1a), photo de deux personnes en train de rire et sur l'image de droite (1b), photo l'actrice Emmanuelle Béart, stoïque

1a / 1b

Montage : sur l'image de gauche (2a), photo d'un gâteau et sur l'image de droite (2b), photo l'actrice Emmanuelle Béart, stoïque

2a / 2b

Montage : sur l'image de gauche (3a), photo d'un enfant qui pleure et sur l'image de droite (3b), photo l'actrice Emmanuelle Béart, stoïque

3a / 3b

 

Dans un premier temps, on demande aux élèves de décrire succinctement ce qu’ils ont vu dans chaque image.

On montre ensuite de nouveau les images mais cette fois par paires, telles qu'elles sont appariées ci-dessus. Marquer un temps d’arrêt après chaque occurrence de la photographie d'Emmanuelle Béart, pour permettre aux élèves de réagir aux questions suivantes : pourquoi ces deux images se suivent-elles ? À quoi semble penser la jeune femme ?

Une fois les trois paires d'images ainsi envisagées, ne pas hésiter à rappeler ce qui relève de l'évidence, mais d'une évidence que ces trois montages a pu remettre plus ou moins en question : le fait que 1b, 2b et 3b sont une seule et même image, qui en elle-même n'est d'ailleurs pas dénuée d'expressivité — car il est sans doute impossible qu'un visage humain n'exprime rien. On peut d'ailleurs demander aux élèves ce qu'ils perçoivent dans ce visage, observé séparément.

Il s'agit de mettre en évidence le fait que lorsqu’on le montre à la suite d'une autre image, le visage de la jeune femme « entre en résonance » avec cette image antérieure, et que cette résonance génère un sens supplémentaire qui ne se trouvait pas dans l'image seule du visage.

On peut aussi tenter d'appliquer l'effet Koulechov (ou « effet-K ») à la série suivante d'images issues de la peinture.

Montage : sur l'image de gauche (1a) le tableau Femme devant sa coiffeuse, de Gustave Caillebotte et sur l'image de droite (1b), l'autoportrait de Gustave Caillebotte

1a : Gustave Caillebotte, Femme devant sa coiffeuse (1873) / 1b : Gustave Caillebotte, Autoportrait (1889) 

Montage : sur l'image de gauche (1a) le tableau Atala au tombeau, d’Anne-Louis Girodet et sur l'image de droite (1b), l'autoportrait de Gustave Caillebotte

2a : Anne-Louis Girodet, Atala au tombeau (1808) / 2b : Gustave Caillebotte, Autoportrait (1889)

Montage : sur l'image de gauche (1a) le tableau Fruits sur un étalage, de Gustave Caillebotte et sur l'image de droite (1b), l'autoportrait de Gustave Caillebotte

3a : Gustave Caillebotte, Fruits sur un étalage (1882) / 3b : Gustave Caillebotte, Autoportrait (1889)

Nota :

. Dans certaines des principales versions de l'expérience de Koulechov, le visage est présenté non pas en second, mais en premier : le montage est alors censé produire un effet rétroactif. On pourra tenter l'expérience de cette façon avec les élèves.
.
 On veillera à prendre en compte les éventuelles réactions d'élèves pour lesquels l'effet Koulechov, dans le cas des images proposées, ne fonctionnerait pas et resterait purement théorique. On se demandera pour quelles raisons l'expérience peut ne pas marcher : problème de direction des regards, de différences de décor, de lumière, etc. : bref, ce qu'on appelle au cinéma des « faux raccords ».

 

Mise en pratique

On demande aux élèves de constituer eux-mêmes une série d'images fixes qui permettront d'appliquer l'effet Koulechov.

Avec l'appareil photo numérique, ils doivent effectuer :

une photographie d'un(e) de leurs camarades, présentant un visage aussi impassible et inexpressif que possible ;
.
une série de photographies d'êtres, d'objets et de situations aptes à susciter, une fois mis en rapport avec l'image du visage impassible, l'évocation de sentiments, de désirs et d'émotions divers : faim, soif, joie, colère, peur, amusement, etc.

SUITE


Auteur : David Ridet, coordinateur cinéma de l'académie d'Orléans-Tours. Ciclic, 2018.