5. Paroles de cinéastes

Le débat à propos du doublage et du sous-titrage est aussi ancien que ces deux modes de traductions. Voici quelques extraits de déclarations de réalisateurs et d'un historien-critique qui ont pris parti sur le sujet, d'une façon ou d'une autre. En les replaçant dans leur contexte historico-technique, on pourra les lire et les commenter ou encore s’en servir pour alimenter une discussion au cours de laquelle on compare les deux méthodes. Les propos les plus anciens sont à remettre également dans le contexte technique de leur temps (avec les années, la qualité technique du sous-titrage, du doublage et de la projection a progressé).


René Clair (réalisateur français, 1898-1981) :

« Il est surprenant que les acteurs qui, en général, donnent tant d’attention à leur gloire et se montrent si soucieux de sauvegarder la « dignité du comédien » acceptent avec passivité une pratique dégradante et qui est la négation même de leur métier. » (Cinéma d’hier, cinéma d’aujourd’hui, Gallimard, 1970, p. 201.)

 


René Clair


Robert Bresson (réalisateur français, 1901-1999) :

« Barbarie naïve du doublage. Voix sans réalité, non conformes au mouvement des lèvres. À contre-rythme des poumons et du cœur. Qui « se sont trompées de bouche ». » (Notes sur le cinématographe, Gallimard, 1975, p. 56.)

 


Robert Bresson

 

Jacques Becker (réalisateur français, 1906-1960) écrit en 1945 dans la revue L’Écran Français « Film doublé = film trahi », une virulente tribune contre le doublage dont voici un extrait :

« Les Américains ont entendu nos acteurs s’exprimer dans notre langue, et nous, nous avons entendu les Américains parler américain... jusqu’au jour où on s’est aperçu que le film parlant n’était pas venu au monde seul : un inquiétant jumeau retardataire, une sorte de monstre était né en même temps. J’ai nommé le FILM DOUBLÉ. Grâce à l’initiative criminelle de quelques commerçants, les acteurs américains se sont mis à parler français par la bouche d’acteurs français hâtivement engagés par les entrepreneurs de doublage avides de conquérir ce nouveau marché qui s’offrait. Or, le fait de doubler un film, c’est-à-dire de remplacer la voix d’un homme ou d’une femme dont on voit les images sur un écran par la voix d’un autre homme ou d’une autre femme, est un ACTE CONTRE NATURE, un attentat à la pudeur. Qu’en résulte-t-il ? Un monstre ! Il faut tuer le monstre, il est encore jeune, il est né en 1931. Il n’a donc que quatorze ans, il est impubère. Tuons-le avant qu’il ne se reproduise. MORT AU DOUBLAGE ! (...) Lorsque vous allez voir Greta Garbo ou Gary Cooper, lorsque vous allez voir Charlot, entendre leurs voix, entendre leurs respiration... RECEVEZ DIRECTEMENT leur jeu !, ne vous exposez pas à entendre la voix des doubleurs, la triste voix des pauvres acteurs qui, pour des salaires affligeants, parlent devant le micro à la place des INTERPRÈTES DIRECTS que vous deviez entendre, QUE VOUS AVEZ LE DROIT D’ENTENDRE. »

 


Jacques Becker (à droite)

 

Georges Sadoul (historien du cinéma, critique, 1904-1967) répond à Jacques Becker :

« Laissez-moi vous dire, mon cher Becker, que je ne partage pas votre avis. Je dirai au contraire, – non sans une pointe de paradoxe, et non sans craindre choquer certains, que je préfère un film doublé, — je dis bien doublé — à un film sous-titré.
Je supporte mal, pour ma part, ces lettres découpées qui viennent trouer les plus belles photographies, ces « je vous aime » imprimés en caractères d’affiche sur le menton des stars.
Si le dialogue est très rapide et brillant — comme c’est le cas dans 
La Dame du vendredi [comédie d'Howard Hawks sortie en 1940, au débit verbal très rapide] le spectateur qui ignore l’anglais doit opter : ou regarder sans comprendre, ou lire sans voir les acteurs. Cet inconvénient est exceptionnel aux Champs-Élysées ; il est la règle dans les quartiers ou en province. Le « public ouvrier », le « public paysan » n’a pas comme vous et moi, mon cher Becker, un métier qui les oblige à lire plusieurs heures par jour. Ils déchiffrent plus lentement. Ils doivent choisir entre la lettre et l’image. Ils sont mécontents. Ils ont raison. »

Le texte complet est en ligne, il aborde des questions majeures en même temps qu’il constitue un témoignage historique et une prise de position passionnants. Le point de vue de Sadoul a évolué au fil des années, marqué comme l'écrit Bernard Eisenschitz par « l’intérêt respectif, à des titres divers mais sans favoritisme, de la version sous-titrée et de la version doublée. »

 


Georges Sadoul

 

Jean Renoir (réalisateur français, 1894-1979) donne une conférence en 1939 en Angleterre et aborde le « problème du doublage ». Son propos est vif et l’hypothèse d’un doublage anglais de son film La Grande Illusion y est probablement pour beaucoup : il ne souhaitait pas voir ce film « multilingue » doublé en une seule et même langue. Cette question se pose encore aujourd’hui (par exemple au sujet d’Inglourious Basterds) : comment traduire en une seule langue un film qui, à l’origine, est constitué de plusieurs ?

« Chez nous, les Américains et les Allemands, pour reconquérir notre marché, mirent en œuvre différents moyens. On fabriqua des versions françaises à Berlin et à Hollywood. [Renoir évoque ici les « versions multiples » du début du cinéma parlant.] Mais ces moyens étaient onéreux. Bientôt on trouva mieux. Une idée extraordinaire venait de naître, permettant à nos concurrents de nous concurrencer sur notre propre marché ; cette idée, c’était celle du doublage. J’aime autant vous le dire franchement, je considère le doublage comme une monstruosité, comme une espèce de défi aux lois humaines et divines.  Comment peut-on admettre qu'un homme qui a une seule âme et un seul corps s'adjoigne la voix d'un autre homme, possesseur également d'une âme et d'un corps tout à fait différents ? C'est un défi sacrilège à la personnalité humaine. Je suis bien persuadé qu'aux grandes époques de foi religieuse on aurait brûlé vifs les gens qui ont inventé une pareille idiotie. Et je profite de la circonstance pour protester contre une menace de doublage de La Grande Illusion, à l’usage du public anglais. Comment peut-on avoir eu l’idée de doubler dans une même langue un film dont l’une des caractéristiques essentielles est que tous les personnages de nationalités différentes s’expriment dans leur langue maternelle ? Dans ce film, l’authenticité des accents, des expressions, du langage, joue un rôle primordial et je ferai tout mon possible pour que le public français sache bien que le film qui sera ainsi présenté sous le nom de La Grande Illusion n’aura rien à voir avec mon film. » (« Contre le doublage » [1939], Écrits 1926-1971, Belfond, 1974, p. 46-47.)



À gauche : La Grande Illusion (1937). À droite : Jean Renoir sur le tournage de La Marseillaise (1937).

 

Alfred Hitchcock (réalisateur britannique, 1899-1980), dans ses entretiens avec François Truffaut, aborde la question de façon plus nuancée :

« Si vous créez votre film correctement, émotionnellement, le public japonais doit réagir aux mêmes endroits que le public de l’Inde. Cela est toujours un pari pour moi, en tant que cinéaste. Si vous écrivez un roman, il perd l’essentiel de son intérêt à la traduction, si vous écrivez et dirigez une pièce, elle sera jouée correctement le premier soir et ensuite elle deviendra informe. Un film circule dans le monde entier. Il perd quinze pour cent de sa force quand il est sous-titré, dix pour cent seulement s’il est bien doublé, l’image restant intacte même si le film est mal projeté. C’est votre travail qui est montré. Vous êtes protégé et vous vous faites comprendre de la même façon à travers le monde entier. » (Hitchcock/Truffaut, édition définitive, Ramsay, 1983, p. 272.)

 


François Truffaut, Alfred Hitchcock et leur interprète, Helen Scott.


Jim Jarmusch (réalisateur américain, né en 1953), d'après Bernard Eisenschitz, « a refusé de faire des versions internationales pour empêcher que ses films soient doublés, jusqu’au moment où il a commencé à travailler dans des coproductions françaises où se posait le problème de la vente à Canal +, par exemple, qui exige le doublage. »

En 2016, lors de la sortie de son film Paterson, son propos sur la question est tranché, à l'image de la cinéphilie intransigeante qu'il fait sienne :

« Pour moi, ce qu’il y a de plus important lorsque je réalise un film, c’est d’avoir la garantie qu’il puisse sortir en salles. Diffuser directement en VOD, cela ne m’intéresse pas. Et c’est valable aussi bien pour Paterson que pour Gimme Danger. J’ai besoin d’avoir un contrôle artistique total. Pareil pour le doublage, je ne veux pas en entendre parler. Aujourd’hui, s’imposer dans les studios tient du miracle. Leur problème, c’est qu’ils agissent comme des lâches. Heureusement qu’il reste des cinéphiles dans ce milieu. Mais ils sont rares. Allez leur parler de Dziga Vertov, et vous verrez ! »

 


Adam Driver et Jim Jarmusch lors de la présentation de Paterson au festival de Cannes, en 2016.

 


Auteur : Marc Frelin, coordinateur du dispositif « Lycéens et apprentis au cinéma en Franche-Comté ». Ciclic, 2018.

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