Minuit moins dix / minuit moins cinq, de Sabine Massenet

Dans cette fable autour de lieux désertés du cinéma d'Alfred Hitchcock, le spectateur déambule dans des espaces vides à la recherche de l'autre, disparu.

Lents travellings dans des couloirs déserts, plans serrés sur des poignées de porte, papiers griffonnés, contre-plongées sur des escaliers... Autant de figures du film noir en général et du suspens(e) selon Alfred Hitchcock en particulier.

À partir de bribes de films d'Hitchcock, le montage construit une nouvelle narration qui égare le spectateur dans un méandre de lieux orphelins.


À propos de la réalisatrice

Sabine Massenet est vidéaste. Elle est née en 1958, vit et travaille à Paris.

En 1997, après avoir travaillé différents médiums (terre, plâtre, photo) pour créer des installations auxquelles elle associait parfois des éléments narratifs, elle décide de se consacrer uniquement à la vidéo. Elle y explore le portrait, une thématique déjà présente dans son travail plastique, avec une ouverture sur le langage et sur la résonance des images dans la mémoire collective ou privée. Elle pratique le recyclage d’images télévisuelles ou cinématographiques, qu’elle  « re-monte » en se jouant des codes visuels propres à ces deux médiums. Elle crée aussi des vidéos pour le théâtre.

Avec Christian et Véronique Barani, elle est à l’origine de l’association de diffusion d'art vidéo est-ce une bonne nouvelle.

(Source principale : Heure Exquise !)

« La recherche de Sabine Massenet concerne la résonance des images dans la mémoire collective ou privée. Résonances pitoyables et burlesques des images dominantes (celles des soap opéras ou de la publicité), résonances héroïques des lettres de Rosa Luxembourg que Sabine Massenet à sa manière libère de la censure, résonances physiques entre ce qu’évoque un désir publiquement exprimé et ce que spontanément le monde lui renvoie. Les solutions plastiques et formelles apportées au traitement de cette dimension aussi agissante qu’impondérable de I’expérience commune nous rendent l’œuvre de Sabine Massenet indispensable. »

(Nicole Brenez, programme de la Cinémathèque française, juin 2004.)


Entretien avec Sabine Massenet

Sabine Massenet : À l'époque où j'ai fait minuit moins dix / minuit moins cinq,  je travaillais souvent en recyclant des images, de tous types : de films, de publicités, de documentaires animaliers. Pour des raisons à chaque fois différentes, il me semblait qu'on pouvait se réapproprier toutes les images qu'on voyait pour en faire autre chose, ou pour faire émerger une de leurs caractéristiques formelles ou fictionnelles cachées.

Upopi : Minuit moins dix / minuit moins cinq tranche cependant par rapport à vos autres travaux fondés sur la reprises d'images en mouvement préexistantes. Il s'agit généralement de formes peu légitimées culturellement : soap opera, sitcom, publicité, cinéma dit « d'action ». Dans minuit moins dix / minuit moins cinq, le matériau de base est le cinéma d'Alfred Hitchcock, qui a pu être considéré, à une époque lointaine, comme un réalisateur de purs divertissements sans conséquence, mais qui est depuis plusieurs décennies très admiré par les cinéphiles, et dont vous retenez en outre la part la moins spectaculaire, la plus grave et la plus silencieuse...
Sabine Massenet :
Avant même de faire minuit moins dix / minuit moins cinq, j'avais vu les films d'Alfred Hitchcock de nombreuses fois. Hitchcock a eu une grande importance dans ma formation de vidéaste, car c'est un réalisateur que j'ai toujours compris et ressenti comme allant au-delà de ce qu'il montre. Au-delà du suspense et de l'aspect premier de l'histoire policière, il va en effet dans le sens d'une certaine gravité.

Upopi : Quelles sont les manipulations que vous avez effectuées sur les extraits de films d'Hitchcock ? Par exemple, au départ, étaient-ils tous en noir et blanc et relativement silencieux, comme ils apparaissent dans votre montage ?
Sabine Massenet :
J'ai fait passer en noir et blanc les extraits de films qui étaient en couleur pour des raisons de fluidité. Si certains extraits étaient apparus en couleurs, les spectateurs serait entré dans des considérations tenant à la chronologie du cinéma et des films d'Hitchcock : en passant tout en noir et blanc, j'ai voulu mettre tous les plans que je citais au même niveau, afin qu'ils aient tous le même statut visuel et temporel. En revanche, je n'ai pratiquement pas touché au son : pour l'essentiel, ces plans étaient déjà à peu près silencieux à l'origine.

Upopi : Du fait des choix que vous avez faits, il y a dans votre film une qualité de silence dont on se rend compte qu'elle est déjà chez Hitchcock mais dont on ne prend pas forcément conscience quand on voit ses films in extenso, avec la musique, les dialogues, etc.
Sabine Massenet :
C'était très important pour moi de travailler sur l'aspect silencieux du cinéma d'Hitchcock, car c'est souvent dans ses moments « intermédiaires », muets, qu'il raconte quelque chose qui existe au-delà, ou en deçà, de l'intrigue policière développée dans le film.

Upopi : Dans minuit moins dix / minuit moins cinq, en dehors des films d'Hitchcock, auriez-vous pu utiliser des extraits de films d'autres cinéastes relevant pour le dire vite, du « cinéma classique américain » ?
Sabine Massenet :
Je me suis limité à Hitchcock car c'est vraiment de lui que je voulais parler dans le film ; il y est à la fois absent et présent. Mais je voulais aussi suggérer que ce qu'il a inventé a été repris dans d'autres films, particulièrement dans le « film noir ».

Upopi : Est-ce que la réalisation de cette vidéo vous a appris des choses sur le cinéma d'Hitchcock ?
Sabine Massenet :
Bien sûr, par exemple le fait que c'est très souvent l'histoire d'un regard qui se pose sur des lieux, des objets, personnage subjectif que la caméra et le spectateur sont amenés à épouser...

Upopi : À part dans les plans d'horloges monumentales de type Big Ben au tout début du film, il n'y a pas un seul plan qui soit d'extérieur, et du coup l'on ressent très fortement le lien qui existe, chez Hitchcock, entre l'intériorité spatiale et l'intériorité psychologique, d'une part, et d'autre part entre l'expression de subjectivités individuelles et une présence objective très marquée, celle des objets les plus usuels...
Sabine Massenet :
Tous ces objets — clés, sacs féminins, portes, escaliers, montres, horloges, téléphones,  etc. — sont des objets-fétiches d'une importance primordiale chez Hitchcock qui, symboliquement, ont une dimension psychologique : enfermer ou cacher quelque chose, ouvrir à quelque chose, etc.

Upopi : Minuit moins dix / minuit moins cinq, qui date de 2008, est en noir et blanc, très silencieux, dénué de ce qu'on appelle le « grand spectacle » : c'est en quelque sorte le négatif d'un hommage à Hitchcock que Martin Scorsese a réalisé un an plus tôt, intitulé The Key to Reserva, qui est pour sa part très « plein », plein de musique, de couleur, de drame...
Sabine Massenet :
Je ne connais pas ce film de Scorsese, mais je dois dire que je vois de plus en plus le cinéma d'Hitchcock comme une épure. Une fois qu'on connaît l'histoire, on se rend compte que sa démarche est purement cinématographique — c'est une affaire de plans, de durées. L'expérimentation ne se cantonne pas au cinéma « expérimental ».

J'ai revu dernièrement Vertigo au cinéma dans une nouvelle copie remastérisée, et il s'est encore passé de nouvelles choses. Pour moi, c'est inépuisable, et je vais d'ailleurs sans doute revenir à Hitchcock dans un projet auquel je pense depuis longtemps. Il n'y sera pas seulement question d'Hitchcock, mais c’est en regardant La Maison du docteur Edwardes [Spellbound, 1945] que cette nouvelle idée a germé.

(Entretien réalisé par téléphone pour Upopi le 17 septembre 2018.)