Séance 1 - Le temps

Une des premières questions qu'on se pose face aux images d'archives est celle de l'époque à laquelle elles nous renvoient. Lors de cette séance, on tente de déterminer le type d'indices qui permettent de situer temporellement ces images, particulièrement celles produites sur pellicule. Entre autres choses, il s'agit de montrer à quel point les techniques de prises de vues sont liées à des époques précises, et donnent aux images une certaine apparence.

1re activité : Devenir enquêteur d'archives (40 min)

Le passé ne se livre que si nous savons l'interroger. C'est pourquoi il est nécessaire de susciter chez les participants l'envie de se poser des questions sur les archives, en les mettant en situation d'enquête.

Notre connaissance de l'histoire provient en large part du travail effectué par les historiens pour déchiffrer des sources qui doivent d'abord être replacées dans leur contexte. Il en est de même pour les images qui ne se limitent pas à ce qu'elles montrent, mais sont avant tout le résultat d'un processus matériel qui a lui-même une histoire.

Matériel nécessaire : 

  • Une vieille valise, une malle ou une caisse
  • De vieilles caméras : 9,5 mm, 16 mm, Super 8, et tout autre type de caméra argentique

Caméras 9,5 mm Pathé Wébo, 8 mm Paillard Bolex B8 et Super 8 Kodak © Ciclic Mémoire

De gauche à droite : caméras 9,5 mm Pathé Webo, 8 mm Paillard Bolex B8 et Super 8 Kodak.
  • Une visionneuse

Visionneuse 16 mm © Ciclic Mémoire

La visionneuse permet de faire défiler la pellicule image par image. Le mouvement est activé manuellement : on peut ainsi contrôler la vitesse de défilement de la bande.

  • Des bobines de films sur pellicule et des bobineaux de pellicule vierge

Bobineaux de pellicule 9,5 mm © Ciclic Mémoire

Une mallette de bobineaux de films en 9,5 mm

  • Un projecteur Super 8

Déroulement :

1. La valise :

L'intervenant arrive avec une valise ou une malle qu'il dit avoir trouvée, dans le grenier d'une maison par exemple. Il demande aux membres du groupe de l'aider à faire l'inventaire de ce qu'elle contient : caméras, bobines, pellicules vierges. Il pose toute une série de questions : à quoi servent tous ces objets ? De quand datent-ils ? Les enfants en ont-ils déjà vu de semblables ? L'intervenant déroule une pellicule afin d'attirer l'attention sur les images que contiennent les bobines.

2. Caméras et bobines :

Poser des questions aux enfants : qu'y avait-il avant le numérique ? qu'est-ce que la pellicule ? ont-ils déjà vu des photos anciennes ? La discussion ainsi lancée doit permettre de tracer les grandes lignes d'une histoire des techniques cinématographiques, en s'appuyant sur les objets présentés. Il sera intéressant de confronter les dates et les périodes évoquées à des repères précis de la vie des enfants (par exemple la date de naissance des membres de leur famille).

Pour l'intervenant : petit historique de l'évolution des techniques de filmage sur le vif

Dès les débuts du cinéma, les preneurs d'images filment ce qui les entoure. Tout le monde a en tête La sortie des usines Lumière ou L'Arrivée du train en gare de La Ciotat filmées par les frères Lumière, qui mirent au point le Cinématographe.

La largeur des premières pellicules de cinéma est de 35 mm. Les premières caméras sont lourdes et peu maniables, et rendent compliquées les prises de vues sur le vif.

Malgré cela, les entreprises Pathé puis Gaumont et Éclair lancent dès 1909 des programmes hebdomadaires d'actualités filmées. Ces nouvelles cinématographiques sont contrôlées par le bureau de la censure. Leur diffusion en salles ne  s'arrêtera que dans les années 1970.

Les opérateurs de prises de vues jouent pendant la Première Guerre mondiale un rôle de premier plan dans l'élaboration de la propagande voulue par les belligérants. Montrer des images animées du théâtre des opérations est une révolution, en dépit de conditions de tournage difficiles : les caméras pèsent près de 25 kilos et doivent être placées sur un trépied immobile, et les opérateurs ne peuvent emporter que 120 mètres de pellicule, soit quatre minutes de film. Filmer au cœur des combats ne se fait qu'au prix de risques importants.

 Fêtes du retour des poilus de Maurice Brimbal (1919) - 35 mm

(Dans cet extrait tourné par un amateur, on voit que les soldats qui reviennent de la guerre n'ont pas l'habitude d'être filmés. L'un d'entre eux pose comme pour une photographie.)

Filmer en amateur est alors très rare. Le matériel est trop coûteux pour un usage privé, d'autant qu'il faut acheter le négatif puis établir une copie positive. L'inflammabilité de la pellicule nitrate la rend très dangereuse. Les firmes de cinéma n'ont de cesse de réduire la taille et le poids des caméras afin de les rendre accessibles à tous. La solution sera de diminuer la largeur du film pour atteindre un coût de revient plus bas et un matériel de dimensions réduites.

 
Le Pathé-Baby

Projecteur 9,5 mm Pathé Baby © Ciclic MémoireAprès avoir lancé en 1922 un projecteur (cf. image ci-contre) qui permet de regarder chez soi des films (comédies, reportages, documentaires) couchés sur un film d'une largeur réduite à 9,5 mm, Pathé propose en 1923 une caméra à manivelle avec une pellicule de largeur identique. Elle est simple d'utilisation et relativement maniable : c'est le véritable début du cinéma amateur. En 1938, le 9,5 mm devient sonore avec le Pathé Vox. La caméra 9,5 mm finira néanmoins par disparaître au profit du 16 mm.
Patro-reportage et course cycliste de Georges Guenoux (1930) - 9,5 mm

LE 16 mm

Projecteur 16 mm © Ciclic MémoireEn réaction à la Pathé-Baby, Kodak lance en 1923 une caméra et un projecteur 16 mm. Ce format de pellicule est deux fois plus coûteux que celui de Pathé, mais le grain est nettement meilleur et la largeur utile de l'image est plus importante (10 mm, contre 8 pour le 9,5 mm). Caméra et pellicule 16 mm seront utilisées par les amateurs mais également pour les reportages et les fictions de télévision. (Cf. ci-contre l'image d'un projecteur 16 mm.)

Un enfant en maison de santé d'Émile Lauquin (1933) - 16 mm, 1933

(La présence d'une caméra met en émoi les religieuses d'une maison de santé.)
 

LE 8 MM

 Caméra 8 mm Kodak Brownie © Mémoire, CiclicAprès la crise de 1929, Kodak lance en 1932 un format de moindre qualité mais moins coûteux que le 16 mm : le 8 mm. La caméra est plus légère et plus petite (cf. image ci-contre). Grâce à elle, le cercle du cinéma amateur s'élargit. L’économie réalisée par Kodak est fondée sur le système du Double 8. Il s'agit d'une pellicule de 16 mm de large, avec une perforation de chaque côté : la prise de vues se fait d'abord sur la partie droite, puis, en retournant le film, sur la partie gauche. Dès 1935 apparaît le 8 mm couleur.
 

LE Super 8

Caméra Super 8 Bencini Comet © Ciclic Mémoire1965. Kodak, qui a déjà la mainmise sur le marché du cinéma amateur, lance le Super 8, qui devient accessible à tous les budgets. L'entreprise veut relancer les ventes par des innovations techniques apportées au 8 mm : le format de l'image est augmenté par la diminution de la taille des perforations et le film est contenu dans une cassette en plastique afin de faciliter le chargement et d'éviter les manipulations de mise en place. Bien que la qualité de l'image soit faible et que la bobine ne dure que trois minutes, la caméra Super 8 (cf. image ci-contre) devient très populaire.

En 1975, des caméras Super 8 sonores voient le jour. Le Super 8 disparaît progressivement avec l'apparition de la vidéo analogique en 1979, qui à son tour disparaît avec l'apparition de la vidéo numérique en 1995.


3. Mouvement, vitesses :

Observer la pellicule d'une bobine, les images successives dont elle est composée, si possible à l'aide d'une visionneuse. Expliquer la façon dont le mouvement naît du défilement d'images fixes. Les visionneuses manuelles sont très intéressantes pour ce type d'exercice.

Vitesse de défilement des pellicules

Les toutes premières caméras étaient à manivelle. Celle-ci servait à faire défiler la pellicule (et aussi à commander l’ouverture et la fermeture du diaphragme). Le nombre d’images enregistrées par seconde variait selon la vitesse à laquelle le cameraman tournait la manivelle.

Jusqu’au parlant, le nombre d'images enregistrées par seconde allait de 12 à 20. Les premiers films de Charlie Chaplin auraient été tournés à 14 images par seconde (et à 12 lors de certaines séquences de course-poursuite). La plupart du temps, les opérateurs optaient pour une cadence de 16 à 18 images par seconde.

À la projection, l'opérateur était maître de la cadence, qu'il pouvait par exemple accélérer lors de certaines scènes ou lorsque l'exploitant de la salle voulait multiplier les séances. La vitesse moyenne de projection était probablement de 16 images par seconde. À mesure que les caméras devenaient plus sophistiquées, on a pu augmenter cette vitesse à 20-22 images par seconde, afin de rendre les mouvements plus fluides.

Avec l'arrivée du son, la vitesse de défilement a dû être la plus stable possible pour garder la synchronisation image/son. Le standard de 24 images par seconde a été établi, et c'est encore aujourd'hui la cadence de référence au cinéma.

Les différents formats de pellicule

Dans le cinéma amateur

Dans les formats amateurs, les films étaient rarement tournés à 24 images par seconde. La plupart des films en 8 mm ont été tournés à 16 images par seconde, et la plupart de ceux en Super 8 à 18 images par seconde.

4. Visionnage :

Si possible, projeter une pellicule Super 8 ou 16 mm (qui sont les formats amateurs dont on peut trouver le plus facilement des copies positives). Sinon, donner à voir un extrait d'une pellicule numérisée — à différentes vitesses, en avant ou en arrière, ce qui peut donner une idée des possibilités et des difficultés de projection des films tournés dans ces formats. Demander aux enfants de déterminer le bon sens de projection et la bonne vitesse de visionnage.

Exemples commentés d'effets de retour en arrière, réalisés en 9,5 mm : Rewind chez les amateurs... un trucage simple

2activité : Quizz : dater des images (20 min)

Grâce à leur sens de l'observation, les enquêteurs en herbe doivent déterminer des indices qui leur permettent de situer l'époque à laquelle ont été effectuées des prises de vues.

Matériel nécessaire :

Préparer entre 5 et 8 courts extraits d'archives de natures diverses : en couleur ou en noir et blanc, en son synchrone ou muets, à 12 ou à 24 images par seconde, en Super 8 ou en 16 mm, etc. Choisir des extraits dont les images facilitent la datation.

Déroulement :

Les participants sont divisés en petits groupes. À chaque groupe est distribué un ensemble de cartes préparées au préalable, sur lesquelles sont inscrits des dates ou des événements historiques. Le but est d'associer ces dates et ces événements aux extraits projetés. Chaque groupe doit justifier ses choix en se basant sur l'identification des techniques de prises de vues, ainsi que sur ce qu'on voit dans les images.

Par exemple, voici une série d'extraits de films amateurs qu'on peut tenter de dater (réponses ci-dessous) :

 

Extrait 1 : 1975 (Super 8). Extrait 2 : 1965 (9,5 mm). Extrait 3 : 1948 (8 mm). Extrait 4 :  1970 (Super 8). Extrait 5 : 1975 (Super 8). Extrait 6 : 1945 (9,5 mm). Extrait 7 : 1974 (Super 8). Extrait 8 : 1945 (9,5 mm). Extrait 9 : 1957 (8 mm). Extrait 10 : 1967 (8 mm). Extrait 11 : 1970 (8mm). Extrait 12 : 1974 (Super 8).

 

Autrice : Amandine Poirson, réalisatrice. Supervision : Jean-François Buiré. Ciclic, 2015.