Upopi #36 : Comédie Musicale

Bien que rare dans les productions cinématographiques, la comédie musicale reste un genre toujours fantasmé et même, ces derniers temps, plus que jamais désiré dans les foyers. Quitte à tourner en rond, autant danser et chanter. La comédie musicale est donc loin d'avoir dit son dernier mot, en témoignent d'ailleurs le succès récent de La La Land de Damien Chazelle et, dans un registre plus expérimental, les très stimulantes comédies musicales de Bruno Dumont Jeannette et Jeanne consacrées à la Pucelle d'Orléans. C'est donc dans une danse cinématographique pleine de promesses que ce numéro estival d'Upopi vous invite joyeusement à entrer.

Inspiré au départ par l'approche de l'été, ce numéro d'Upopi consacré à la comédie musicale a vu étrangement sa raison d'être se muer en nécessité en cette période de confinement et probablement de déconfinement à l'heure où vous me lirez. En atteste bon nombre de listes de «  survie cinématographique  » proposées ici et là sur internet, la comédie musicale s'est imposée comme LE GENRE du confinement, telle une réponse indispensable à la limitation de notre espace de vie et à la contrainte des mouvements. Souvenons-nous de Gene Kelly dans sa minuscule chambre de bonne au début d'Un Américain à Paris de Vincente Minnelli  : un coup de pied en arrière, une main levée, un léger mouvement de hanche suffisent à transformer l'espace, aussi réduit soit-il, pour remplacer le lit par une table à manger. Au-delà du fantasme de mouvement et du besoin de musique auquel il répond, le genre a ceci de précieux qu'il tend vers l'extériorisation et la mise en spectacle d'un mouvement intérieur – une émotion, un sentiment. Il ouvre une fenêtre non pas sur le monde tel qu'il est, mais révèle et déploie bien souvent les formes imaginaires et exaltées qui se nichent en lui.

Comme le souligne Charlotte Garson, auteure d'une frise foisonnante et éclairante consacrée à la comédie musicale hollywoodienne, le genre est propice à une réinvention de soi qui implique aussi une redéfinition des codes cinématographiques. La traversée chronologique et thématique proposée par cette frise nous permet de retracer les étapes marquantes du genre, ses tendances et variantes, l'évolution de ses formes, ses films et personnalités emblématiques et d'autres moins connues, à redécouvrir. Peu citée dans le cadre de la comédie musicale, Rita Hayworth est mise à l'honneur par Gaël Lépingle dans une analyse vidéo, consacrée à la danse magnétique de l'actrice. Les commentaires de ses prestations par Christine Roquet, maître de conférence en analyse du mouvement, mettent en évidence la manière dont la jeune femme s'impose avec grâce et, chose rare et moderne pour l'époque, mène même le jeu face à des partenaires aussi émérites que Fred Astaire. L'analyse de Jean-François Buiré d'une séquence des Demoiselles de Rochefort nous entraîne dans la rue pour suivre les pas de Catherine Deneuve sous la caméra enchantée de Jacques Demy. Cette marche se prolonge autrement, bien des années après, dans le récent court métrage Lorraine ne sait pas chanter d'Anna Marmiesse que nous vous invitons à découvrir dans son intégralité. Tout en rendant hommage au maître de la comédie musicale à la française, la réalisatrice s'amuse avec les codes du genre pour mieux ressusciter leur magie, comme le met en avant l'analyse d'une séquence du film également proposée dans ce numéro. Interroger le genre, c'est aussi ce que propose Gaël Lépingle dans sa carte blanche en partant des idées reçues, des clichés qui lui collent à la peau. Le réalisateur fait dialoguer deux comédiens avec des extraits de films et nous entraîne dans un voyage-hommage vivifiant au cœur de la comédie musicale. Ces approches ludiques pourront se prolonger d'autres manières à travers des exercices en ligne à partir de comédies musicales ou via la découverte d'expériences menées autour du genre  comme cet atelier d'analyse filmique consacré au moyen métrage Un transport en commun de Dyana Gaye, mené par le réalisateur Just Philippot avec une classe de CM1.

Aborder la comédie musicale, c'est aussi interroger la manière dont le genre déborde de son cadre pour rejaillir dans un autre format, en l'occurrence à l'intérieur de cette lucarne musicale, pop et inventive, qu'est le clip. Joachim Lepastier propose de revenir sur quelques exemples significatifs de la manière dont le genre est cité ou retravaillé par les clips, sous une forme sophistiquée et presque mutante ou au contraire très épurée.

Place donc à la musique et à la danse pour fêter comme il se doit, en cinéma, l'arrivée d'un été bien mérité.

Amélie Dubois