F'murr ou l'ironie métaphysique

Richard Peyzaret, dit F'murr (avec un ou plusieurs -r finaux de plus, selon les circonstances), est mort le 10 avril 2018. Né à Paris en 1946, il fit partie, avec notamment Alexis, Ted Benoit, Bilal, Binet, Bourgeon, Dionnet, Druillet, Dupa, Lelong, Pétillon, Tardi, Turk, Walthéry et Wasterlain, de cette riche génération d'artisans de la bande dessinée francophone née au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, dont il fut l'un des représentants les plus originaux.

Cette génération vivra au présent la fin libertaire des années 1960 dont on commémore actuellement le moment « Mai 68 ». Dans Le Génie des Alpages (quatorze opus édités par Dargaud entre 1973 et 2007), qui constitue sans doute, avec les deux albums qu'il consacra au personnage de Jehanne d'Arque, le meilleur de l'œuvre de F'murr, on retrouve quelque chose de l'esprit de cette époque, à commencer par le goût pour la vie en collectivité : le troupeau de brebis et les personnages qui les entourent (un vieux berger bougon, son jeune remplaçant à la voix de Stentor et leur chien érudit, un bélier noir mégalomane, un sphinx égyptien, un saint-bernard qu'on dit anthropophage, un lion égaré, des serpents querelleurs et des aigles aux aguets) constituent à la fois un sujet, un contexte narratif et une métaphore, celle de cette tendance groupale qui caractérisait les enfants de Mai. F'murr aime d'ailleurs à dessiner des cases remplies de personnages très divers formant un microcosme (pas forcément apaisé), comme c'est le cas dans les deux suivantes, issues de l'album Comme des bêtes.





Le pseudonyme de F'murr est inspiré du chat Murr, protagoniste éponyme d'un roman inachevé d'E. T. A. Hoffman publié entre 1818 et 1821. Murr est un chat poète et philosophe, or le bestiaire de F'murr lui permet de mettre en scène, avec ironie mais sans cynisme ni dérision (« Dans l’humour, je déteste la dérision. Lorsque je dessine les Alpages, je le fais sérieusement. Il n’est pas question que j’aille me moquer de qui que ce soit. On peut être désinvolte, jamais dérisoire »), la tendance des années 1970 à un intellectualisme plus ou moins ésotérique, ainsi qu'on le voit dans ces extraits des albums Barre-toi de mon herbe et Les Intondables.



F'murr se montre d'autant moins cynique à l'égard de cette inclination philosophique que celle-ci, fût-ce de façon plus ou moins drolatique, donne sa tonalité à nombre de ses planches. En effet, il se plaît très souvent à exprimer graphiquement la solitude, le doute et la nuit métaphysiques, comme dans ces extraits de Barre-toi de mon herbe et d'Un Grand Silence frisé.



Dans Les Intondables, F'murr va jusqu'à représenter la Mort, sous les formes d'une jeune femme plantureuse mais inquiétante.

Car s'il a eu tendance à relativiser ses capacités de dessinateur (« À l’époque où j’ai commencé, la question n’était pas de savoir si vous saviez bien dessiner ou non. Il était question de savoir si vous aviez quelque chose à raconter, si cela tenait le coup ou pas. Si les gens avaient été plus exigeants graphiquement, je ne serais jamais passé »), F'murr a fait preuve, particulièrement dans les albums 2 à 5 du Génie des Alpages, à la fois d'une grande exigence et d'une grande fantaisie graphiques (ainsi que d'une attention toute particulière à la mise en couleur), comme en témoigne cette planche extraite d'un épisode consacré à la peur qu'éprouve une des brebis à traverser une rivière :


Dans cette planche de Barre-toi de mon herbe, F'murr n'hésite pas à tout miser sur la verticalité, une dimension dont les images, qu'elles soient fixes ou en mouvement, ont au cours de l'histoire de l'art relativement peu joué (au fil du temps, l'image cinématographique par exemple s'est peu à peu élargie horizontalement, sans jamais s'agrandir verticalement) — et à laquelle le format courant des albums de bande dessinée se prête particulièrement. On trouve ici une liberté et une invention graphiques qui rappellent celles du pionnier américain Winsor McCay, par exemple les cinq dernières cases de la célèbre planche de Little Nemo (édité en France par Horay et Taschen) datée du 26 juillet 1908 :


F'murr rend d'ailleurs discrètement hommage à McCay et à ses Cauchemars de l'amateur de fondue au chester à la fin d'un épisode en deux pages de Barre-toi de mon herbe dont la dernière case donne à voir, pour la quasi unique fois de la série, les yeux du chien de berger...


Auteur : Jean-François Buiré. Ciclic, 2018.