Gaston Lagaffe : les "gags visuels"

La bande dessinée est un moyen d'expression exclusivement visuel. Toutefois, il est peu d'exemples de BD comique dont les gags reposent autant sur les aléas de la vision que la série Gaston, créée en 1957 par André Franquin, initialement parue dans le journal Spirou et publiée en albums à partir de 1960 par les éditions Dupuis.

En cela, cette série n'est pas sans rapport avec les grands burlesques du cinéma américain muet, en particulier Buster Keaton. Pourtant, contrairement à une tendance de la bande dessinée qui commence à s'imposer dans les années 1960 (cf. entre autres Blueberry, Corto Maltese, Valerian, Rahan), Franquin n'a jamais cédé aux sirènes de l'imitation graphique d'effets et de procédures cinématographiques, qui perdure jusqu'à nos jours : il s'en tient aux ressources propres à son médium, qui parfois (mais parfois seulement) ont des airs de parenté avec celles du cinéma.

C'est le cas du cadrage, grâce auquel Franquin organise pour le lecteur ce qu'on pourrait appeler un « défaut de vision » initial : au début de la planche, le cadre limite délibérément l'espace représenté, pour ne le découvrir qu'en fin de gag à la faveur d'un cadrage élargi (effectivement élargi, alors qu'au cinéma — sauf exceptions très rares de formats d'écran variables en cours de projection — les dimensions réelles de l'image restent toujours les mêmes, y compris dans les « plans généraux »), comme dans les deux exemples suivants.

Illustration Gaston Lagaffe 1

 

Illustration Gaston Lagaffe 2

Parfois, Franquin joue sur ce qu'en théorie du cinéma on appelle le « hors-vue » : des éléments qui sont compris dans les limites du cadre, mais que des caches disposés dans l'image permettent de masquer. C'est le cas dans les cases 1, 2 et 4 du gag suivant (les cases 3 et 5 recourant pour leur part aux limites du cadre) :

Illustration Gaston Lagaffe 3

Dans la case 3 du gag suivant, on trouve un bel exemple de hors-vue créé par un moyen graphique spécifique de la bande dessinée (même s'il apparaît dans la peinture et dans la tapisserie occidentales dès le moyen-âge) : le phylactère, ou « bulle ».

Illustration Gaston Lagaffe 4

Dans toute la série, il est un personnage qu'on ne verra que très partiellement (son visage n'apparaît jamais) : Monsieur Dupuis, le patron de la maison d'édition pour laquelle Gaston Lagaffe et André Franquin travaillent ! L'excès de déférence à son égard est humoristique : tel Dieu dans la tradition iconoclaste, on ne saurait représenter ses traits, et il se tient toujours hors du cadre, ou partiellement hors vue, comme on le voit dans le gag suivant.

Illustration Gaston Lagaffe 5

Les exemples présentés jusqu'ici ne mettent en jeu que la vision du lecteur, mais dans Gaston la perception visuelle des personnages est également affectée. Comme si la maladresse du protagoniste de la série contaminait les êtres qui l'entourent, ceux-ci font souvent preuve d'une distraction visuelle qui a pour eux de fâcheuses conséquences ; ainsi de Fantasio lorsqu'il a le malheur de regarder dans la direction pointée par Gaston.

Illustration Gaston Lagaffe 6

Un autre moment de distraction visuelle de la part du supérieur hiérarchique de Gaston présente un cas intéressant, qu'on pourrait appeler de « hors-vue relatif » : obnubilé par le fromage de chèvre de Gaston, Fantasio reste aveugle au rouleau qui est donné à voir au lecteur presque dans chaque case. D'une certaine façon, ce rouleau devient invisible parce que trop visible, à la manière de la lettre volée d'Edgar Poe.

Illustration Gaston Lagaffe 7

Une façon de gêner la vision des personnages consiste à les plonger dans l'obscurité, qui dans la série survient souvent sans crier gare (entre autres à la faveur des expériences électriques de Lagaffe, ou lors des récurrentes visites nocturnes d'un cambrioleur décidé envers et contre tout à piller les éditions Dupuis). Dans la fin de planche suivante, on appréciera la variété des moyens graphiques mis en œuvre par Franquin pour représenter cette obscurité, art qu'il raffinera particulièrement dans son recueil intitulé Idées noires.

Illustration Gaston Lagaffe 8

Mais la prédilection de Franquin va aussi à la représentation de la brume et du brouillard, qui revient dans nombre de gags. À la fin de celui où Lebrac se promène dans les rues embrumées, le brouillard suscite le mirage d'un monstre grotesque, autre fantaisie graphique à laquelle Franquin s'est souvent adonné avec délectation (cf. la série intitulée Cauchemarrant).

Illustration Gaston Lagaffe 9

Au nombre des monstres qui parsèment l'œuvre de Franquin, on peut compter les deux animaux préférés de Gaston, le chat dingue et la mouette rieuse, qu'il garde dans les bureaux des éditions Dupuis pour le grand déplaisir de ses collègues. Plusieurs gags de la série repose sur la capacité de ces redoutables bestioles à échapper à la vision des uns et des autres, ce qui est souvent source de catastrophes. Monsieur De Mesmeker l'apprend ici à ses dépens.

Illustration Gaston Lagaffe 10

Franquin exploite également les possibilités d'empêchements visuels qui naissent de la topographie des lieux où se déroule une large part de la série : les éditions Dupuis, dans un immeuble de bureaux. Ainsi, certains gags jouent des mésaventures visuelles qui naissent des angles que présentent les couloirs de la maison Dupuis...

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... ou de la disposition en étages des locaux...

Illustration Gaston Lagaffe 12

... ainsi que de la hauteur de la façade de l'immeuble, propice aux mauvaises farces...

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... ou encore du voisinage avec une autre société, Ducran & Lapoigne (notons la façon dont la cloison entre les deux sociétés correspond à une « gouttière » de bande dessinée, placée entre deux cases).

Illustration Gaston Lagaffe 14

Terminons par deux des meilleurs gags de la série : dans le premier, l'élargissement du cadre final permet d'introduire un spectaculaire changement de point de vue, tant pour le personnage que pour le lecteur...

Illustration Gaston Lagaffe 15

... et dans le second, présenté ici en entier, Franquin s'amuse à tromper le lecteur quant à la raison de l'assombrissement de l'habitacle de la voiture dans laquelle se trouvent Mademoiselle Jeanne et Gaston : là encore, l'élargissement final du cadre et le changement de point de vue s'avèrent décisifs !

Illustration Gaston Lagaffe 16

 

Auteur : Jean-François Buiré. Ciclic, 2018.