Le tournage

À la phase de préparation du film, succède directement celle du tournage. Cette nouvelle période s’étale sur une durée de deux à trois mois pour un long métrage, et d’une dizaine de jours pour un court métrage. Elle consiste à enregistrer la mise en image et en son du scénario, selon une chronologie qui n’est pas celle de l’histoire racontée, mais celle du plan de travail.
Celui-ci assigne à chaque journée de tournage un cadre (lieu, besoins techniques et humains à mettre en œuvre) ainsi qu’un objectif à réaliser (nombre de séquences et de plans à tourner). Rationnel et efficace, il procède, dans un souci d’économie, à des regroupements de moyens. On réalise ainsi en même temps la totalité des séquences du film dont l’action se déroule à un même endroit.

L’ensemble des techniciens participant au tournage se divise en plusieurs équipes qui ont chacune la responsabilité d’un domaine précis de fonctions. Ils forment, comme le précise justement le directeur de la photographie de L’Infante, l’Âne et l’Architecte dans Sortir de ma tête, une véritable « société secrète » avec ses codes, son langage et ses manies.

L'équipe réalisation
Au sein de l’équipe réalisation, le réalisateur est directement secondé par le premier assistant, dont la tâche, difficile et ingrate, est de faire respecter le plan de travail qu’il a lui-même constitué lors de la préparation. Cela signifie concrètement qu’il doit veiller à ce que soient prêts au moment voulu sur le plateau (ou espace de travail de l’équipe) les moyens techniques et humains nécessaires au tournage d’un plan, et que celui-ci se déroule dans des délais qui lui sont impartis.
Aidé par des seconds assistants et des stagiaires à la réalisation, le premier assistant prend à sa charge l’aspect pratique et organisationnel de la mise en scène, pour protéger le réalisateur des questions strictement matérielles qu’elle implique. Il s’occupe par ailleurs de la direction des figurants apparaissant à l’image.
À la fin de chaque journée de tournage, il rédige la feuille de service du lendemain, sorte de convocation remise à chaque technicien afin de lui préciser l’horaire de travail, le lieu de rendez-vous et les plans du jour à venir. 

Aux côtés du réalisateur, se tient également en permanence la (ou plus rarement « le ») scripte. Elle est responsable de la continuité du scénario, c’est-à-dire qu’elle doit veiller à ce que le fait de tourner les séquences et les plans dans le désordre ne nuise pas à la logique générale de l’histoire. Elle vérifie par exemple qu’un personnage qui sort d’une pièce et se retrouve ensuite dans la rue, porte les mêmes habits et tient son sac dans la même main, de l’une à l’autre de ces deux scènes.
Connaissant parfaitement le scénario, prenant en permanence des notes et des photos, la scripte est également responsable du respect des règles de la syntaxe cinématographique. Elle veille ainsi à ce que les plans, dont elle décrit en détail les caractéristiques et auxquels elle assigne une numérotation particulière, puissent raccorder entre eux au montage. La scripte est donc bien plus que le simple « bloc note » du réalisateur ; elle en est la mémoire rationnelle, lien indispensable entre le scénario, le tournage et le montage.

Les comédiens sont directement placés sous la direction du réalisateur. L’art de les mettre en scène ne répond à aucune règle prédéterminée. Il existe certes des méthodes, mais elles s’adaptent à la personnalité de chaque réalisateur et des comédiens qu’il dirige.
La difficulté du cinéma, par rapport au théâtre, réside essentiellement dans le fait que les acteurs interprètent leur rôle par « petits bouts » et dans un ordre qui ne respecte pas leur progression psychologique. Lors de la préparation, le réalisateur pallie ce problème en organisant des lectures du scénario et des répétitions. Mais au cours du tournage d’une action ou d’un dialogue, il lui faut en permanence (et avec l’aide de la scripte) rappeler aux comédiens l’état d’esprit dans lequel se situe leur personnage en l’accomplissant ; c’est-à-dire, préciser ce qui l’a conduit, et dans quel but, à ce point de l’histoire. À ces remarques psychologiques viennent s’ajouter des indications d’intonations, de gestes et de mouvements liées à la façon dont la scène est filmée et au décor dans lequel elle se situe.
Diriger des acteurs ne consiste pas simplement à illustrer par leurs gestes et leurs propos le scénario, mais à l’interpréter en fonction du point de vue que l’on porte sur son histoire. Les intentions que le réalisateur définit lors de l’écriture de son projet l’accompagnent donc en permanence pendant le tournage. Plus elles ont été clairement définies au préalable, plus elles trouvent de manière cohérente leur réponse en termes de choix de mise en scène.

L’équipe image
L’équipe image est dirigée par le directeur de la photographie (ou chef opérateur). Il est responsable de la façon dont est enregistrée chacun des plans du film.
La première étape de son travail, lors de la préparation, consiste à définir avec le réalisateur l’aspect esthétique du projet qui les réunit. Dans le cas de L’Infante, l’Âne et l’Architecte, Lorenzo Recio et son directeur de la photographie ont par exemple choisi de créer un univers visuel non naturaliste. À la manière de Velasquez, ils ont cherché à épurer l’image et à contraster les couleurs en opposant de manière franche les zones d’ombres et de lumières.
Cette orientation esthétique entraîne de la part du directeur de la photographie un travail d’essais techniques. Il testeles caractéristiques de la caméra et de ses objectifs, puis il établit la liste les projecteurs et les appareillages électriques qui vont lui permettre d’éclairer les comédiens et les décors…
Lors du tournage, le directeur de la photographie dispose d’outils de mesure (spotmètre, cellule) grâce auxquels il définit précisément, par des réglages et des choix d’éclairages, la façon dont le sujet et ses composantes (comédien, objet, paysage) sont filmés ; c’est-à-dire, l’intensité et la couleur de la lumière qui les éclaire, mais aussi de l’image qui va en être le reflet.

Dans sa tâche, il est entouré par plusieurs personnes :
- les assistants opérateurs ont la responsabilité de la caméra. Ils en installent tout d’abord les différentes composantes (chargeurs, objectifs, filtres, batteries). Puis ils effectuent, en fonction des directives du directeur de la photographie, les réglages de la prise de vue (netteté, diaphragme, déclenchement et extinction du moteur, chargement de la pellicule…),
- les électriciens mettent en place et règlent le matériel d’éclairage selon les indications du directeur de la photographie,
- les machinistes installent et gèrent les déplacements des éléments sur lesquels est installée la caméra (rails et chariots de travelling, grues, tours, voiture…) Ils font également « le clap » au début des plans, opération grâce à laquelle sont identifiées les prises de vue, et synchronisés par la suite l’image et le son de celles-ci.

Dans le cas de L’Infante, l’Âne et l’Architecte, le directeur de la photographie est également le cadreur du film. C’est en effet lui qui définit, en accord bien sûr avec le réalisateur, la place de la caméra, la grosseur du plan et les composantes du cadre (ce qui apparaît dans le champ de l’image). Installé derrière le viseur de l’appareil lors de la prise de vues, il en assure les mouvements éventuels : travellings (déplacement de la caméra dans l’espace) ou panoramiques (déplacement de la caméra sur un même axe). Le poste de cadreur peut cependant être occupé par une personne à part entière, ou dans des cas plus rares, par le réalisateur lui-même.

L’équipe son
L’équipe son est la plus réduite d’un tournage. Elle se compose d’un ingénieur du son, responsable de l’enregistrement sonore des plans, c’est-à-dire des réglages à effectuer pour que la qualité de celui-ci soit optimale, et d’un assistant. Également perchman, ce dernier a pour fonction d’orienter, grâce à une perche de longueur variable, le micro vers les sources sonores présentes dans le champ, sans qu’il n’apparaisse bien sûr à l’image.

Lors d’un tournage, on enregistre plusieurs types de sons :
- les directs, correspondants exactement à l’action et aux dialogues filmés,
- les ambiances, ou atmosphère sonore de chacun des décors,
- les effets, ou bruits provoqués par des actions et des objets particuliers.
Par ailleurs, on différencie les sons in, émis par des éléments visibles à l’image, et les sons off, provenant du hors champ.

Lors de la préparation, l’ingénieur du son détermine non seulement le matériel et les difficultés techniques qu’il va devoir affronter au tournage, mais également les différents types de bruits et d’ambiances qui vont correspondre à chacune des séquences. Ces éléments sont en effet indispensables au façonnement de « l’esthétique sonore » du film. Les choix et les réglages techniques de l’ingénieur du son correspondent toujours à des intentions artistiques bien précises.

L’équipe décoration
Un film peut être tourné dans des lieux existants (décors naturels) et (ou) dans des lieux reconstitués généralement en studio (décor artificiel). Dans les deux cas, l’aménagement de l’espace dans lequel on filme une séquence est placé sous la responsabilité de l’équipe décor. Son importance en termes humains varie considérablement selon les films. Elle a bien sûr été de premier ordre dans le cas de l’environnement non-contemporain et irréaliste de L’Infante, l’Âne et l’Architecte.

Le travail de l’équipe décor est dirigé par le chef décorateur. Il débute très en amont du tournage, soit par une visite de l’ensemble des décors réels afin d’évaluer quelles adaptations ils vont nécessiter au tournage ; soit par l’élaboration, très proche de l’architecture, d’esquisses et de plans des décors artificiels à constituer. Dans le cas de films historiques, cette étape nécessite une importante recherche documentaire.

Entouré d’assistants, le chef décorateur travaille en étroite collaboration avec le réalisateur bien sûr, mais aussi avec le chef opérateur. Dans un souci évident d’économie de moyens, il conçoit en effet ses décors en fonction de la manière dont ils seront filmés, et selon des principes d’illusions optiques issus des règles de la géométrie. Comme on le voit clairement dans Sortir de ma tête, L’Infante, l’Âne et l’Architecte a entraîné la réalisation de trucages mêlant maquettes et décors à taille réelle.

La construction ou l’aménagement des décors est confiée à des équipes de constructeurs et de menuisiers (le bois est l’un des matériaux les plus utilisés au cinéma). L’ensemblier part quant à lui à la recherche du mobilier apparaissant à l’image et l’accessoiriste se charge de rassembler, puis de gérer sur le tournage, l’ensemble des objets nécessaires au jeu des comédiens.

À l’issue du tournage, les décors artificiels sont détruits et les décors réels remis dans leur état d’origine ; les meubles et les accessoires, souvent loués à des entreprises spécialisées, retournent quant à eux auprès de leurs propriétaires.

Habillage, maquillage, costumes (HMC)
Les équipes de costumiers, d’habilleurs, de maquilleurs et de coiffeurs sont elles aussi composées d’un chef de poste secondé par des assistants.
Leur travail, physiquement très proche des comédiens, peut nécessiter, comme on le voit dans Sortir de ma tête à propos de la coiffure de la fille du roi, une importante phase de recherche, de préparation et de création. Ils mettent parfois en œuvre des effets spéciaux qui sont alors pris en charge par des spécialistes de ces domaines.

Production et régie
L’ensemble des moyens humains et techniques que nous venons de décrire, représente une logistique considérable dont la responsabilité incombe à l’équipe production. Dirigée par le directeur de production, lui-même entouré d’assistants, elle gère les dépenses qu’entraîne le tournage (négociation des salaires et des tarifs de location ; établissement des contrats ; remboursements des factures, etc).

Le régisseur et son équipe prennent quant à eux en charge l’intendance du plateau, c’est-à-dire l’organisation des déplacements, de l’hébergement, mais aussi de la restauration (par l’intermédiaire de cantines spécialisées, comme on le voit dans Sortir de ma tête) des techniciens et des comédiens. Arrivant le premier sur le plateau et repartant le dernier, le régisseur doit souvent parer sans délais aux besoins les plus imprévus des uns et des autres.
Une journée de tournage dure, selon les règles syndicales, huit heures de travail et implique une pause d’une heure de repas. Elle permet de réaliser une moyenne d’une dizaine de plans, dont le tournage débute généralement par une mise en place technique, à laquelle succèdent des répétitions, puis des « prises » (ou version différentes d’un même plan) dont le nombre varie considérablement selon les réalisateurs.

Compte tenu de la diversité et de la complexité des paramètres intervenant dans la réalisation d’un film, il est fréquent qu’un tournage dépasse le cadre temporel qui lui a été fixé lors de la préparation. Pour éviter que cela n’entraîne d’importants dépassements financiers, l’équipe doit souvent travailler plus longtemps que prévu. Les témoignages recueillis par Nathalie Pat sur le plateau de L’Infante, l’Âne et l’Architecte sont révélateurs du niveau de fatigue et de tension que cela entraîne inévitablement. Le réalisateur doit alors faire preuve de beaucoup de diplomatie, de persuasion et de charisme pour entretenir auprès de ses techniciens l’énergie et l’enthousiasme nécessaires à la bonne fin de son projet…

Rafaël Lewandowski, réalisateur.