JFK : un président tué deux fois

And now I'm set free
I'm set free

I'm set free to find a new illusion

The Velvet Underground,
"Im set free"

Plus que l'assassinat du président Kennedy, la mise en crise des images et de leur interprétation est le véritable sujet du film d'Oliver Stone.

Deux films, ou disons deux ambitions, cohabitent au sein du JFK d’Oliver Stone, sorti en 1991 et inspiré par la croisade juridique que mena, à la fin des années 60, le procureur Jim Garrison contre la version officielle de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, 35e président des États-Unis. Le premier film valut à son auteur une intense polémique : on lui reprochait de valider la thèse d’un complot ourdi au plus haut niveau de l’État, auquel Lyndon Johnson aurait pris part. La trame de ce film-ci renvoie à une vieille tradition d’idéalisme hollywoodien : Garrison, qui conclut sa plaidoirie en citant le célèbre discours prononcé par Abraham Lincoln à Gettysburg ("le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple"), est un héros de la démocratie, luttant contre la tyrannie dans les mêmes termes que les pères fondateurs du pays, ou que le Mister Smith de Frank Capra (Monsieur Smith au Sénat, 1939). Il correspond à la veine la plus connue de la filmographie d’Oliver Stone, celle d’un polémiste soucieux de la portée didactique de ses films.

Le second film est moins visible et opère en partie comme l’examen critique du premier. Oliver Stone s’y emploie par les voies exclusives du montage, lesquelles déterminent l’autre veine de sa filmographie. Cet autre film "caché" est pourtant celui que Stone désignait en déclarant que JFK était moins un film sur la conspiration à l’origine de la mort de Kennedy que sur le regard que nous posons sur l’histoire récente. Autrement dit : moins un film sur l’histoire qu’un film sur les images. Moins un film sur la vérité de l’histoire (celle que Garrison aurait, héroïquement, révélée) que sur l’incomplétude foncière des images et sur leur impuissance à révéler quelque vérité que ce soit.

Ainsi JFK brasse-t-il, à différentes reprises et dans le lacis d’un montage aussi dense que rapide, ces images léguées par l’histoire. Elles sont de deux sortes. D’une part, les archives visuelles de la mort de Kennedy, à commencer par la célèbre bobine Super 8 tournée par Abraham Zapruder, laquelle devait constituer le matériau le plus cru de la plaidoirie de Garrison.* D’autre part, tout un tissu d’images mentales, nourries par les images d'archives mais relevant en principe de la fiction. Or Oliver Stone veille, à chaque fois, à brouiller au maximum la frontière entre "vraies" archives et reconstitutions fantasmées. Le montage extrêmement serré de ces séquences nous donne le sentiment d’assister à des flashbacks, certes composites dans leur forme, mais homogénéisés par le suspense qui y a cours et donc par le désir du spectateur d’y voir une "vérité" sur la mort de Kennedy.

Il en va ainsi de la séquence durant laquelle, au sein de la plaidoirie qui clôt le film, Garrison projette le film de Zapruder. Le montage, ici, fait alterner les images en couleurs de l’archive et d’autres images, en noir et blanc mais ayant le grain d’un film amateur, qui viennent en quelque sorte en combler les manques en suivant l’argumentation de Garrison. Inévitablement, et en dépit de l’écart plastique entre les deux types d’images (les unes en couleur, les autres en noir et blanc), le mouvement du montage invite à y voir un seul événement, entièrement placé sous le signe de la vérité historique. Il ne s’agit pas ici de duper le spectateur (qui fait bien la différence entre les deux types d’images), mais de le confronter à son propre élan d’interprétation de l’archive, mû par le désir de voir dans l’image un gage de vérité. En effet, la coprésence des deux types d’images invite, naturellement, à voir dans les images d’archive plus qu’elles ne disent en vérité : le sens (arbitraire) des images mentales déteint sur celui (incertain) des archives. À ce titre, et comme le suggère Oliver Stone lui-même, le sujet du film est moins l’événement historique que constitua l’assassinat de Kennedy que la passion interprétative à laquelle il donna lieu à partir des rares images qu’il nous en reste, à commencer par le célèbre film de Zapruder. Or, précisément, ce film fut à l’origine de spéculations infinies, redoublées par le soupçon de son remaniement par le FBI. Sur le sujet, on lira avec profit le livre 26 secondes - L’Amérique éclaboussée (aux éditions Rouge Profond) : Jean-Baptiste Thoret y montre l’impact, dans l’inconscient collectif, de ce film qui montre tout mais ne révèle rien, et qui devait ouvrir une ère de soupçon généralisé à l’égard des images.

Revenons au début du film. Le long générique d’ouverture de JFK est lui-même constitué d’un riche et complexe maillage d’archives et de reconstitutions, selon le principe formel qui vaudra au moment de la plaidoirie. Mais le mélange ici est beaucoup plus indistinct : les images s’enchaînent à un rythme tel qu’il est difficile de distinguer les images tournées par Oliver Stone de celles qui proviennent d’archives d’époque — dont, bien sûr, le film d'Abraham Zapruder. Vers la fin du montage, avant l’instant fatidique, un plan en couleurs tourné par Stone révèle la présence de Zapruder (incarné par un acteur), caméra au poing aux côtés de sa femme, tandis que la bande son fait entendre le défilement d’une pellicule. Suivent des images d’archives du cortège s’engageant dans Elm Street. Soudain, sur un gros plan de Kennedy saluant la foule, l’image vire au noir tandis qu’on entend, off, armer un fusil. Le coup de feu retentit sur l’écran noir. Le prologue se conclut sur l’image (fictionnelle) d’une nuée de pigeons affolés par le coup de feu. Il faut bien prêter l’oreille au son du fusil : aussi bien que celui d’un fusil, ce pourrait être celui d’un appareil photo au moment où l'on enclenche l’obturateur. Cette impression, bien sûr, est soulignée par le passage de l’image au noir : ce noir, c’est aussi celui du viseur photographique, aveugle au moment du déclenchement de l’obturateur.

Photogrammes du film JFK d'Oliver Stone

Photogrammes du film JFK d'Oliver Stone

Photogrammes du film JFK d'Oliver Stone

Ce détail, primordial, dit bien que les images sont le véritable sujet du film. Le noir qui remplace l’image de la mort de Kennedy dit qu'il n’y a pas d’image de cette mort. Pas d’image au sens d’une promesse de vérité — le film de Zapruder lui-même, s’il montre beaucoup, ne résout rien. Mais c’est aussi une manière de dire que l’instant décisif, celui qui devait faire basculer l’Amérique dans l’ère du doute, est autant l’assassinat que son impression sur la pellicule de Zapruder. La langue anglaise est formelle : to shoot désigne autant le fait de tirer au fusil que celui de filmer avec une caméra. En somme, le vrai tireur dans ce montage, c’est Abraham Zapruder. Ce jeu de mot visuel, pour ainsi dire, reviendra d’ailleurs dans la séquence de la plaidoirie : Oliver Stone y fait un raccord très appuyé entre le canon d’un fusil (dans la reconstitution de l’assassinat) et la lentille du projecteur qui diffuse dans la salle d’audience les images du film Zapruder, puis, de nouveau, entre la caméra de Zapruder et le fusil d’un tireur. Si bien que le film d'Oliver Stone est, en vérité, l’histoire d’un double assassinat, ou d’un président tué deux fois : une première par un mystérieux complot, une seconde par des images impuissantes à en révéler la vraie nature. Deux films cohabitent donc, à la fois concurrents et complémentaires, et JFK épouse à ce titre l’ambivalence foncière du film Zapruder, image-vérité autant qu’image-fantasme. Reprocher au film de valider sans précaution la thèse de son personnage, c’est lui faire le faux procès de s’être identifié à lui, sans voir que l’obsession du procureur Garrison n’est au fond rien d’autre qu’un miroir tendu aux désirs du spectateur.

Photogrammes du film JFK d'Oliver Stone

* Le 22 novembre 1963, à l'occasion d'une visite de Kennedy à Dallas, Abraham Zapruder, cinéaste amateur, avait filmé le passage de la voiture du président sur Elm Street, au moment où ce dernier fut assassiné.


Jérôme Momcilovic, critique de cinéma et essayiste, novembre 2016.

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