Points de vue sur un assaut

Dans la nuit du 25 au 26 octobre 1917 (7 au 8 novembre dans le calendrier grégorien), à Petrograd (nom de Saint-Pétersbourg de 1914 à 1924), une salve à blanc du croiseur Aurore, qui mouillait sur les bords de la Neva, signale le début de l'attaque par les bolchéviques du palais d'Hiver, siège du gouvernement provisoire institué suite à la révolution de Février.

En 1927, le cinéaste Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein, auréolé du prestige du Cuirassé Potemkine sorti deux ans plus tôt, se voit commander par l'État soviétique un film pour célébrer les dix ans de la révolution : ce sera Octobre (Oktyabr), qui sortira en URSS début 1928.  (Trois autres cinéastes réaliseront un film pour l'occasion : Esfir Choub — Le Grand Chemin, Vsevolod Poudovkine — Les Derniers Jours de Saint-Pétersbourg et Boris Barnet — Moscou en octobre.)

Ce montage de textes porte sur l'assaut du palais d'Hiver (dont on ne connaît pas de document filmé) envisagé entre autres du point de vue d'un collaborateur d'Eisenstein, d'un critique contemporain du film, d'un journaliste qui assista à l'événement et d'historiens.

Choix des textes : Jean-François Buiré. Ciclic, 2017.


 

S. M. Eisenstein sur le tournage d'Octobre

Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein sur le tournage d'Octobre.


Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein, « La bataille d’Octobre », Komsomolskaja Pravda, 2 mars 1928 (traduction française dans Au-delà des étoiles, 10/18, 1974) :

« Octobre, film difficile dans son projet et sa réalisation, qui doit communiquer au spectateur le souffle épique des journées qui ébranlèrent le monde, fixer notre nouvelle approche des choses et des faits filmés, agir sur les spectateurs par les nouveaux et difficiles procédés de l’art cinématographique, nécessiter une attention aiguë et soutenue, est terminé. Nous donnons la parole au public ! »

L'assaut du Palais d'hiver dans Octobre de Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein.

 

Grigori Alexandrov (co-scénariste et co-réalisateur d'Octobre) raconte ses souvenirs de tournage à l'historien du cinéma Georges Sadoul (« Entretiens sur Serge Eisenstein », Cinéma 60 n°46, mai 1960) :

« Pour les scènes de masse (la fusillade sur la perspective Nevski, la prise du palais d'Hiver, etc.), nous avons pu disposer d'une énorme figuration. Jusqu'à 11 000 ouvriers et soldats à la fois. Pour l'assaut, l'armée leur a distribué des armes. La scène se passait de nuit. Nous avions besoin de très forts projecteurs, et il y avait en 1927 trop peu de courant électrique à Leningrad [nom que prit Saint-Pétersbourg de 1924 à 1991, après avoir été rebaptisée Petrograd durant la décennie précédente]. On plongea dans l'obscurité presque tous les quartiers de la ville pendant plusieurs nuits afin que nous puissions éclairer notre film. (...) Beaucoup des hommes qui figurèrent dans notre film avaient pris à l'époque le palais d'Hiver. Certains avaient « répété » cet événement en 1920 et les années suivantes pour les « pantomimes de masse » mises en scène à Petrograd et qui ne furent pas sans influence sur Octobre. »

 

Photo retouchée du grand spectacle L'Assaut du palais d'hiver

Photo retouchée du spectacle L'Assaut du palais d'hiver, « action de masse » mise en scène en 1920 qui commémorait l'événement sur les lieux de son déroulement, et qui influença la scène correspondante (mais nocturne) du film Octobre.


Alexandre Sumpf, « La révolution crève l'écran », 1917, la Révolution russe, hors-série du Monde, septembre 2017) :

« À côté des plans mythiques de l'assaut du palais d'Hiver, les scènes représentant les épisodes de juillet [1917], en particulier la fusillade au coin de la Nevski et de la Sadovaïa, nourrissent l'appétit du public pour le spectaculaire tout en magnifiant la geste bolchévique. Si dès le lendemain de [la révolution de] Février, l'histoire s'est écrite et réécrite sur les écrans, en 1925, le régime soviétique invente pour les besoins de la célébration permanente de son acte de naissance le film historico-révolutionnaire. »


Valérie Pozner, conférence sur Octobre au Forum des images, 15 octobre 2010 :

« Pour un membre du LEF [revue d'avant-garde soviétique qui débattit d'Octobre à sa sortie], Vladimir Pertsov, l'erreur historique (...) tient d'une manière générale à la place occupée par les masses dans l'assaut du palais, et au rôle de la prise du palais d'Hiver qui fut dans la réalité tout à fait secondaire. »


Le journaliste américain John Reed, militant communiste, dans son livre Dix jours qui ébranlèrent le monde (1920) (édition française : Éditions sociales/Messidor, 1982) :

« Dans un silence digne, le cortège fit demi-tour et remonta la perspective Nevski, tous en colonne par quatre. Profitant de la diversion, nous nous glissâmes entre les marins pour prendre le chemin du Palais d’Hiver. L’obscurité était complète, rien ne bougeait. Devant la cathédrale de Kazan, un canon de trois pouces de campagne était couché au milieu de la rue, renversé par le dernier coup qu’il avait tiré au-dessus des toits. Des soldats se tenaient dans toutes les portes cochères, se parlant à voix basse et regardant en direction du pont de la Police [nom de l'actuel pont Vert jusqu'en 1918]. (...) Des commandements retentirent, je discernai dans l’obscurité complète une masse épaisse qui avançait en un silence que seuls troublaient le bruit des pas et le cliquetis des armes. Nous nous glissâmes dans les premiers rangs. Tel un fleuve noir remplissant la rue de bord à bord, sans un chant ni un hourra nous nous écoulions. (...) À la lumière qui ruisselait de toutes les fenêtres du palais d’Hiver, je pus voir que nous étions deux à trois cents gardes rouges avec quelques soldats isolés. Escaladant une barricade construite avec du bois de chauffage, nous sautâmes de l’autre côté et poussâmes un cri de triomphe : nous venions de buter contre un tas de fusils abandonnés par les junkers qui s’étaient tenus à cet endroit. Des deux côtés de l’entrée principale, les portes étaient grandes ouvertes, laissant s’échapper des flots de lumière ; aucun bruit ne sortait de l’immense édifice. »

(NOTA : le livre de John Reed fut l'une des principales sources d'inspiration d'Eisenstein pour Octobre, au point que le film fut sous-titré Dix jours qui ébranlèrent le monde lors de sa diffusion hors de l'URSS. Mais manifestement Eisenstein s'en écarta beaucoup lorsqu'il mit en scène l'assaut du palais d'Hiver.)

 John Reed

 John Silas Reed

 

Nicolas Werth, 1917, la Russie en révolution, Gallimard, 1997 :

« Sur l’ordre du comité révolutionnaire de Petrograd, le croiseur tira un seul obus, à blanc, sur le palais. Le seul bruit, très violent, de l’explosion fit fuir la majorité des cadets qui étaient censés défendre le gouvernement, facilitant la tâche des assaillants qui prirent, pratiquement sans combat, le palais. (...) Découragés par l’absence des renforts promis, les cosaques puis les élèves officiers qui avaient pour mission de défendre le palais se replient. Vers minuit, seuls le bataillon féminin et quelques officiers restent encore à leur poste. Les premiers, des marins et des soldats du régiment Pavlovski, forcent portes et fenêtres du palais. Contrairement aux images héroïques du film Octobre de Serge Eisenstein, le palais d’Hiver ne fut pas pris d’assaut : il fut envahi par quelques détachements après qu’il eut renoncé à se défendre. »


Orlando Figes, La Révolution russe - 1891-1924 : la tragédie d'un peuple, Denoël, 2007 :

« Peu d'événements historiques ont été aussi déformés par le mythe que ceux du 25 octobre 1917. L'image populaire de l'insurrection bolchevik où des dizaines de milliers d'hommes se seraient affrontés dans un combat sanglant et où plusieurs milliers de héros seraient tombés doit davantage à Octobre ­— le film de propagande brillant mais largement fictif commandé à Eisenstein pour commémorer le dixième anniversaire de l'événement — qu'à la réalité historique. La grande révolution socialiste d'octobre, comme on devait l'appeler dans la mythologie soviétique, fut en vérité un événement d'une si petite échelle — en fait, rien de plus qu'un coup d'État militaire — qu'elle passa inaperçue aux yeux de l'immense majorité des habitants de Petrograd. Théâtres, restaurants et tramways continuèrent de fonctionner comme à l'ordinaire tandis que les bolcheviks prenaient le pouvoir. (...) Le légendaire « assaut » du palais d'Hiver, où le cabinet de Kerenski tenait sa dernière séance, relevait plus de l'arrestation de routine à domicile, puisque la plupart des forces qui défendaient le palais d'Hiver étaient déjà rentrées chez elles, affamées et découragées, avant le début de l'opération. Dans toute cette affaire, le seul véritable dommage subi par la résidence impériale fut une corniche ébréchée et une fenêtre brisée au troisième étage. »

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