La Reprise du travail aux usines Wonder, de Pierre Bonneau et Jacques Willemont

En juin 1968, après les accords de Grenelle, le travail reprend aux usines Wonder de Saint-Ouen, dans la banlieue nord de Paris. Au sein d'un groupe essentiellement masculin, une jeune ouvrière se rebelle. « Non, je ne rentrerai pas, je ne foutrai plus les pieds dans cette taule, c'est trop dégueulasse ! » Une caméra est là qui enregistre sa colère, et les réactions qu'elle suscite...

En 1966, Jacques Willemont entre à l'Institut des hautes études cinématographiques (l'IDHEC, ancêtre de la FEMIS). En mai 1968, dans le cadre de la participation aux États généraux du cinéma des étudiants de l'IDHEC en « grève active », il commence le tournage d'un long métrage documentaire intitulé Sauve qui peut Trotsky, qui porte sur les mouvements ouvriers et étudiants de l'Organisation communiste internationale (OCI).

Dans le cadre de ce film, la petite équipe d'étudiants en cinéma, dont Pierre Bonneau à la caméra, réalise le 10 juin 1968 un plan-séquence de neuf minutes, Wonder, mai 68, qui portera aussi le titre La Reprise du travail aux usines Wonder. Sauve qui peut Trotsky ne pourra être terminé, les éléments de montage ayant à l'époque disparu — à l'exception de ce court métrage qui sera très vite reconnu comme un événement majeur du cinéma militant, et dont des extraits seront utilisés dans plusieurs films portant sur cette période.

En 1996, le critique de cinéma et cinéaste Hervé Le Roux réalisera Reprise, un long métrage documentaire qui retrace sa quête, près de trente ans après, de la jeune ouvrière qui se trouve au centre du court métrage de Willemont et Bonneau.

À propos des auteurs :

Jacques Willemont et Pierre Bonneau ont chacun poursuivi leur voie documentaire en tant que chefs opérateurs, producteurs et réalisateurs. Pierre Willemont a fondé en 1974 la revue d'anthropologie visuelle Impact, et créé en 1975 le festival L'homme regarde l'homme (qui deviendra trois ans plus tard Cinéma du réel). Il est à l'origine de l'association des auteurs multimédias.

À propos de La Reprise du travail aux usines Wonder :

« En mai 68, le travail reprend, les syndicats font semblant de crier victoire, les élections ne sont pas loin. Aux usines Wonder aussi tout rentre dans l'ordre. Soudain une femme ose se révolter, elle craque, elle dit qu'elle ne veut pas reprendre le travail, que c'est trop horrible. Un étudiant de l'IDHEC est là avec une caméra et un magasin de douze minutes. Il enregistre la « scène ». Ce petit film, c'est la scène primitive du cinéma militant, La Sortie des usines Lumière à l'envers. C'est un moment miraculeux dans l'histoire du cinéma direct. La révolte spontanée, à fleur de peau, c'est ce que le cinéma militant s'acharnera à refaire, à mimer, à retrouver. En vain. »

(Serge Daney et Serge Le Péron, « Le direct en dix images », in Cahiers du cinéma n°323-324, spécial Situation du cinéma francais I, mai 1981)

« Le seul film intéressant sur les événements [de mai 68], le seul vraiment fort que j'aie vu, c'est celui sur la rentrée des usines Wonder, tourné par des étudiants de l'IDHEC, parce que c'est un film terrifiant, qui fait mal. C'est le seul film qui soit vraiment révolutionnaire, peut-être parce que c'est un moment où la réalité se transfigure à tel point qu'elle se met à condenser toute une situation politique en dix minutes d'intensité dramatique folle. »

(Jacques Rivette, 27 juillet 1968)