Le choix de la VOST pour le jeune public

1. Introduction

« Oh non, y a des sous-titres ! » : réaction fréquente de la part des jeunes spectateurs auxquels on propose des films en version originale sous-titrée (VOST). C’est pourtant l’option retenue pour la diffusion de films étrangers dans le cadre des dispositifs de découverte du cinéma comme « Collège au cinéma » ou « Lycéens et apprentis au cinéma ».

Cette contribution à Upopi est l’occasion d’envisager la traduction de la parole au cinéma sous l’angle de l’éducation à l’image. L’objet de ce texte est d’ébaucher une réflexion sur la traduction des films, le choix de la diffusion en VOST et la réception de cette dernière par les jeunes spectateurs. Les pistes pédagogiques proposées en annexe cherchent à prendre en compte les pratiques des jeunes spectateurs auxquels on s'adresse et à faciliter leur abord d’un film en VOST.

Ce texte se base sur une expérience personnelle menée dans le cadre de « Lycéens et apprentis au cinéma ». Il s’adresse aux « pratiquants » de ce dispositif et, de manière plus large, aux médiateurs culturels, animateurs, enseignants, exploitants de salles et, pourquoi pas, aux parents qui souhaitent proposer des films en VOST à de jeunes spectateurs.

Image d'une séance scolaire

Au commencement (était le verbe)

À moins de connaître la langue du pays en question, voir et comprendre un film étranger implique qu’il soit traduit. Aujourd’hui, deux possibilités se présentent : la version doublée en français (dite version française ou VF) et la VOST. Le développement de ces méthodes de traduction a été lié à des conditions historiques, culturelles, techniques, économiques et juridiques.

Entre la fin des années 1920 et le milieu des années 1930, le passage du cinéma muet au cinéma parlant a eu pour effet secondaire la nécessité de « traduire » les films. Au temps du muet, il suffisait de traduire les intertitres (ou « cartons ») pour pouvoir exporter un film. L’arrivée de dialogues sonores a changé la donne. Du côté des studios hollywoodiens, on a d’abord pensé que les films en version originale pure et simple seraient acceptés par le public français. La réticence de ce dernier a amené les compagnies à penser de nouveaux modes de traduction des films pour conquérir les marchés extra-nationaux. De nombreuses formules, plus ou moins coûteuses, furent envisagées durant une période de tâtonnements techniques. À partir de 1932, les pratiques se stabilisent. Les deux méthodes qu’on connaît actuellement sont retenues : le sous-titrage et le doublage. À cette époque en France,  « une réglementation officielle [limite] drastiquement le nombre de salles autorisées à projeter des versions sous-titrées » indique le traducteur Jean-François Cornu. Historiquement, l’avantage a donc été donné quasiment dès le départ au doublage, en favorisant sa diffusion via la législation.

Aujourd’hui encore, la majorité des projections de films étrangers en France se fait en VF. Conséquence de ce favoritisme historique ? Préférence du public, ou habitude prise suite à la proposition massive de la VF par les diffuseurs, tant au cinéma qu'à la télévision) ? Aux yeux des distributeurs, seule la diffusion d'un film en VF semble permettre de toucher une large audience. Selon Charles Vannier, directeur technique de la société de distribution Wild Bunch, « le seul moyen de passer dans certaines salles et de toucher un certain public, c’est d’avoir une version doublée. »

La Trahison des images (1928-1929) de René Magritte.

La Trahison des images (1928-1929) de René Magritte

La VOST et les dispositifs d’éducation au cinéma

Minoritaire dans les pratiques des spectateurs, la VOST semble pourtant avoir été choisie par les dispositifs d’éducation au cinéma dès leur origine. Pour les niveaux collège et lycée, tous les films étrangers sont projetés en VOST. Cette pratique est spécifiée dans les cahiers des charges des dispositifs en question. Elle semble découler de la tradition des salles Art et Essai et de la préférence marquée des « cinéphiles » pour le sous-titrage. « École au cinéma » propose la VF aux plus jeunes mais, à partir du cycle 3, préconise la diffusion en VOST. Dans la plupart des cas, les deux versions sont disponibles sur le DCP (Digital Cinema Package : support numérique à destination des salles de cinéma, contenant le film) et il revient à chaque comité de pilotage départemental de statuer sur la version diffusée.

Ce choix de la diffusion en VOST implique parfois des difficultés pour les jeunes spectateurs. Si l'on se penche sur cette « simple » question de réception, un vaste champ s’ouvre à nous, qui comportent des aspects sociaux-culturels, techniques, linguistiques, artistiques, cinéphiliques, pédagogiques. Pourtant, le sujet de la VOST semble peu abordé dans le domaine de l’éducation à l’image : documents, formations et interventions l’abordent rarement. Pour nuancer ce propos, mentionnons, entre autres initiatives, la série de formations de l'association Cinémas Indépendants Parisiens ayant pour titre « VO-VF : sous titrage et doublage », conduite en 2011 par les traducteurs Bernard Eisenschitz et Jean-François Cornu. Si la question de la VOST reste malgré cela peu traitée, c'est entre autres choses parce qu'elle ne concerne pas directement la genèse ou l’esthétique du film et, à ce titre, peut être laissé de côtée par manque de temps ou d’intérêt. Pour les « prescripteurs » (programmateurs, médiateurs, enseignants, etc.), la projection d’un film en VOST semble souvent aller de soi.

Il paraît pourtant nécessaire de ne pas considérer a priori la VOST comme « évidente » ou forcément « meilleure ». Ce mode de traduction est souvent éloigné des habitudes des élèves, lesquelles correspondent peu ou prou à celles de la majorité des spectateurs français. Dénigrer la VF au profit d’une VOST considérée comme sacrée peut créer un hiatus avec les pratiques ou les goûts des jeunes avec qui nous travaillons, voire s'avérer contreproductive en termes de transmission.

Entre la VOST et la VF, il a fallu choisir afin d'adopter une « ligne de conduite » générale. De la même manière que nous sortons des sentiers battus en matière de programmation (les films que nous proposons sont souvent très différents de ceux que voient habituellement les élèves), nous cherchons à promouvoir ce mode de traduction minoritaire qu’est la VOST. Le rapport culturel à l’œuvre est également en jeu : on peut considérer qu'un film étranger est le produit d’une culture autre, définie notamment par une langue à laquelle on souhaite avoir accès. Nous cherchons à montrer les films dans les meilleures conditions possibles, en salle de cinéma et dans une version la plus proche de l’œuvre originale. À tort ou à raison, l'altération de cette dernière nous paraît moins conséquente quand on inscrit du texte sur l’image (ce qui constitue pourtant un ajout graphique, et donc visuel, important) plutôt que de remplacer les voix dans la bande son.

Réticence et difficultés

Gardons-nous de généraliser : les jeunes spectateurs sont partagés concernant la VOST et certains en sont partisans. Cependant, le sous-titrage peut décourager une partie d’entre eux par les efforts de lecture et d’attention qu’il demande. Il peut également agacer car il porte atteinte à l’image du film. Enfin, il peut déranger parce qu'il implique de changer une habitude.

Les adolescents abordent souvent la question du sous-titrage de manière critique, du simple mécontentement au rejet radical. Ils en parlent avant la séance si on leur annonce que le film est en VOST. Ils peuvent protester en début de projection s’ils n’en ont pas été avertis au préalable. Parfois, après la séance, ils signalent qu’ils ont eu des difficultés à suivre les sous-titres, voire qu’ils ont totalement « décroché » et peu aimé le film à cause de ceux-ci.

L’expérience montre que si le film présente un minimum d’intérêt à leurs yeux, la barrière du sous-titrage est plus facilement franchie. Lorsque le film n’a pas obtenu l’adhésion par sa forme et/ou son récit, la critique du sous-titrage semble plus fréquente. Soit on avance ce problème pour rejeter le film (l’arbre du sous-titrage cache alors la forêt de la déception, de l'agacement et de l'incompréhension), soit il s’agit d’un obstacle supplémentaire qui éloigne de l’appréciation ou de la compréhension de l’œuvre.

Par ailleurs, les films proposés aux élèves portent d'emblée le tampon « école ». Nombre d’élèves sont bien sûr heureux de se rendre au cinéma plutôt qu'en cours mais, du simple fait qu'ils y vont avec leur classe et que le film est « prescrit » par un enseignant (ou par un animateur de salle Art et Essai), le film peut faire l'objet d’un a priori négatif. Et pour certains, la VOST sera le coup de grâce. Elle sera dès lors associée au contexte scolaire, ce qui n’est pas forcément à son avantage. 

Face à des critiques et à des difficultés prévisibles, il s’agit de trouver des réponses pour les contourner ou les dépasser, et pour défendre ce choix d’une diffusion en VOST.

Séance de doublage

Pour ne pas conclure trop vite

Idéalement, dans le contexte de l’éducation à l’image, on dispose de temps avant et après les séances pour parler des films avec les élèves. Que la VOST pose problème ou non, il est fructueux d’en discuter. En effet, la proposition d’un film sous-titré permet d’aborder pêle-mêle des questions de goûts, d’habitude, de réception, de traduction, de culture, de technique, d’histoire et, plus généralement, des « questions de cinéma ». 

L’opposition entre VOST et VF est ancienne et aucun de ces deux modes de traduction ne présente la solution idéale, chacun d'eux nous faisant perdre quelque chose de l'œuvre originale. Mais la traduction nous fait gagner tellement : grâce à elle, on est susceptible d'accéder à la production cinématographique mondiale. On peut voyager et, pour une fois, presque tout comprendre. Réfléchir à cette question permet de prendre du recul par rapport à sa propre pratique. Nous faisons le choix de la VOST dans ce cadre car c’est une solution que nous apprécions et que nous souhaitons partager.

Après ces considérations, voici quelques pistes pédagogiques pour travailler avec des jeunes spectateurs sur la question de la traduction des œuvres cinématographiques, que ce soit en classe, en salle de cinéma ou lors d’ateliers. On y trouvera une boîte à outils certes sommaire, mais qui pourra servir au débat avant ou après une séance en VOST

Ces pistes peuvent également permettre d'éclairer des points techniques ou historiques, voire appuyer une analyse de séquence en envisageant la parole au cinéma, déterminée par la langue, les voix, les dialogues, comme constituante de la construction et de la représentation des personnages — comme composante essentielle du film.

Le champ est vaste, et bien d’autres propositions pourraient être faites : mettre en place un atelier pratique de sous-titrage et/ou de doublage, par exemple.

Deux images de films de Jean-Luc Godard avec titres superposés : Vivre sa vie (1962) et Une femme mariée (1964)


Auteur : Marc Frelin, coordinateur du dispositif « Lycéens et apprentis au cinéma en Franche-Comté ». Ciclic, 2018.

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